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De l’intelligence artificielle aux relations ordinaires, le soupçon gagne du terrain. Que devient la confiance lorsque chacun peut être sommé de prouver sa bonne foi ?
Il aura suffi de quelques jours pour que l’un des romans les plus remarqués de la rentrée littéraire change presque entièrement de statut. C’était ça ou mourir, premier roman de Thélyson Orélien, avait été salué par la critique, récompensé par le prix du Roman Fnac et sélectionné sur la liste du Goncourt. À la fin du mois de septembre, un compte anonyme sur X affirme que le livre aurait été écrit en grande partie à l’aide d’une intelligence artificielle. À l’appui de cette accusation ? Les résultats d’un logiciel chargé de détecter les textes générés par IA. L’écrivain dément, son éditeur le soutient et d’autres vérifications suivent. La polémique enfle jusqu’à remettre en cause la place même du livre dans la rentrée littéraire.
L’affaire pose une question évidente sur la place de l’intelligence artificielle dans la création. Elle en soulève une autre, plus large : que devient notre manière de regarder ce qui nous est présenté lorsque la possibilité de la falsification s’installe partout ? Le même texte peut avoir été lu, aimé et commenté avant de devenir soudain un objet à expertiser. Une tournure de phrase n’est plus seulement un choix d’écriture. Elle peut devenir un indice. Ou pire, une preuve. La suspicion ne s’arrête d’ailleurs pas forcément à l’auteur. Elle peut gagner celles et ceux qui l’ont publié ou défendu.
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Je m'inscris !Le soupçon, de la méthode au réflexe
Le soupçon n’a rien d’un mal contemporain dont il faudrait simplement se débarrasser. Paul Ricœur lui a donné une place essentielle dans notre manière moderne de penser*. Il rassemble Marx, Nietzsche et Freud sous l’expression de “maîtres du soupçon” parce que tous trois nous invitent à ne pas nous arrêter au sens apparent des choses. Un discours peut être travaillé par des intérêts qui ne se donnent pas directement à voir. Ce que nous croyons savoir de nous-mêmes peut aussi être traversé par des déterminations et des déterminismes qui nous échappent. L’“herméneutique du soupçon” désigne ce travail critique qui consiste à chercher au-delà de ce qui se présente immédiatement comme vrai. Elle nous a appris à ne pas confondre confiance et crédulité.
Le changement tient moins au soupçon lui-même qu’à la place qu’il prend. Utilisé comme méthode, il aide à interroger une affirmation ou à mettre au jour ce qu’un discours ne dit pas. Devenu une disposition permanente, il modifie d’emblée la relation à ce qui nous est présenté. La question n’est plus seulement de savoir si une chose est vraie, mais de découvrir ce qu’elle pourrait cacher. L’intelligence artificielle donne à ce réflexe un terrain immense, puisque des objets auxquels nous accordions jusque-là une valeur de preuve peuvent désormais être fabriqués ou imités. Textes, images, voix : la possibilité du faux finit par peser sur le vrai lui-même, qui doit désormais faire la démonstration de son authenticité.
Quand le soupçon devient notre manière de lire le monde
L’affaire Orélien montre bien ce déplacement. L’accusation initiale portait sur l’usage supposé d’une intelligence artificielle. Très vite, le débat a débordé le livre. L’identité de l’auteur, la réception critique du roman ou les positions de ceux qui l’accusaient sont entrées dans la discussion. Le compte à l’origine de la polémique était tenu anonymement par Samuel Fitoussi, chroniqueur classé à droite, et la controverse a rapidement été lue à travers des oppositions politiques plus larges. Le soupçon ne porte alors plus seulement sur un fait. Il se déplace vers les motivations des uns et des autres.
Cette logique ne concerne évidemment pas que la littérature. Nous ne pouvons jamais tout vérifier. Nous choisissons ce qui mérite à nos yeux d’être contrôlé et les personnes auxquelles demandons de montrer patte blanche. Le soupçon n’est donc pas neutre dans une relation. Être soupçonné revient à devoir répondre à une question que d’autres n’auront peut-être jamais à affronter. La vérification peut être légitime et parfois indispensable. Le problème ? Il surgit lorsque la charge de la preuve se renverse durablement : avant même qu’une parole puisse être entendue, celle ou celui qui la porte doit commencer par montrer qu’il ne trompe pas. La confiance n’est alors plus un point de départ qui pourra être corrigé si les faits l’exigent. Elle devient quelque chose qu’il faut mériter avant même d’avoir pu parler.
Une confiance qui aurait traversé le soupçon
Ricœur ne réduit pourtant pas l’interprétation à cette seule logique critique. Une fois les illusions interrogées, il reste pour lui à retrouver une capacité à recevoir du sens. Son travail ouvre ainsi vers ce que l’on appelle souvent une “seconde naïveté” : une confiance qui ne serait plus celle d’avant le doute, mais qui ne se laisserait pas non plus enfermer dans la défiance. Il ne s’agit pas d’oublier ce que le soupçon nous a appris. Il s’agit de ne pas en faire notre unique manière de comprendre le monde et les autres.
Les situations de conflit rendent ce problème particulièrement visible. Lorsque la relation s’est abîmée, ce qui est dit ne parvient plus toujours jusqu’à l’autre pour ce qu’il est. Une proposition peut être lue comme une manœuvre. Un silence peut recevoir une intention qu’il n’avait pas. Même une tentative d’apaisement peut être interprétée comme stratégique. La médiation ne demande pas de retrouver une confiance perdue par décret. Elle offre plutôt un espace dans lequel la parole peut recommencer à être entendue sans être aussitôt rabattue sur ce que l’on suppose de celle ou celui qui la prononce. La confiance qui peut se reconstruire n’a rien d’aveugle. Elle accepte simplement qu’une relation ne puisse pas reposer sur la preuve permanente de la bonne foi. À mesure que nos sociétés perfectionnent leurs outils de vérification, préserver cette possibilité de croire l’autre sans devoir tout certifier devient peut-être une condition très concrète du lien.
Marianne Fougère
Plume indépendante et vagabonde
* Paul Ricœur, De l’interprétation. Essai sur Freud, Paris, Points Essais, 1995.
