Et si le repos ne servait à rien ?

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Pourquoi avons-nous tant de mal à nous reposer sans chercher à récupérer, à nous améliorer ou à préparer la suite ?

À l’approche de la rentrée, une question revient souvent dans les conversations : “Tu as bien profité de tes vacances ?” La formule semble légère, presque rituelle. Pourtant, elle ouvre parfois sur un étrange bilan : sommes-nous partis assez longtemps, avons-nous suffisamment décroché, dormi, changé d’air, vu du monde ? Avons-nous réussi à faire de cette parenthèse ce qu’elle était censée être ? Derrière les récits de voyage et les souvenirs partagés affleure ainsi une évaluation plus discrète. Il ne suffit pas d’avoir été en vacances. Encore faut-il pouvoir dire qu’elles ont “fait du bien”.

Or le repos se prête mal à cette obligation de résultat. Plus nous cherchons à en tirer le meilleur parti, plus il semble parfois nous échapper. Nous organisons nos journées pour ne rien manquer, surveillons notre capacité à lâcher prise, nous inquiétons de ne pas revenir assez reposés. À force de vouloir bien nous reposer, nous finissons parfois par aborder le repos avec la même exigence que tout le reste. Comme si l’arrêt lui-même devait encore répondre à nos attentes.

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Après l’effort, le réconfort !

La formule paraît inoffensive. Elle inscrit pourtant le repos dans une forme de comptabilité morale. Pour avoir le droit de s’arrêter, il faudrait d’abord avoir suffisamment travaillé, avancé ou donné de soi. Le repos viendrait récompenser une dépense préalable. Il serait légitime après une semaine chargée, un projet achevé ou une fatigue devenue visible. En dehors de ces circonstances, l’inaction risquerait de passer pour de la paresse, du désengagement ou un manque de volonté. Nous ne nous reposons donc pas toujours lorsque nous en avons besoin, mais lorsque nous estimons l’avoir mérité.

Cette logique traverse aussi nos relations. Nous attendons parfois d’être épuisés pour poser une limite, comme si un simple besoin d’espace ne constituait pas une raison suffisante. Nous nous excusons de ne pas répondre immédiatement, de décliner une invitation ou de ne plus être disponibles. Le repos devient alors une affaire de justification : pouvons-nous nous retirer sans prouver que nous avons atteint notre seuil de résistance ? Et comment accueillons-nous l’indisponibilité de l’autre ? Nous pouvons facilement l’interpréter comme un rejet ou un manque d’attention, alors qu’elle exprime parfois seulement la nécessité de retrouver une distance, un rythme ou une présence à soi.

Quand la pause entretient la machine

Est-ce à dire que notre époque condamnerait le repos ? Pas nécessairement. Elle en vante même volontiers les bienfaits. Le sommeil améliorerait la concentration. La sieste stimulerait la créativité. La déconnexion permettrait de prévenir l’épuisement. Les vacances nous aideraient à revenir plus engagés. Ces effets existent et il serait absurde de les nier. Mais ils révèlent aussi la condition à laquelle le repos est souvent accepté : il doit rester utile. Nous nous arrêtons pour repartir, ralentissons pour mieux accélérer et prenons soin de nous pour redevenir performants. La pause n’interrompt pas réellement la logique productive. Elle assure son entretien.

C’est précisément ce que critique Tricia Hersey dans Reposez-vous ! Résister à la broyeuse capitaliste*. Pour la théologienne et activiste américaine, le repos ne devrait être ni une récompense après l’effort ni une stratégie pour travailler davantage le lendemain. Il constitue une fin en lui-même. Ce déplacement peut sembler modeste, mais il transforme radicalement la question. Il ne s’agit plus de demander : “Que vais-je retirer de ce moment ?”, mais d’accepter qu’il puisse ne déboucher sur rien de mesurable. Ne pas devenir plus efficace, ne pas revenir meilleur, ne pas convertir chaque heure en bénéfice futur : tels seraient les enjeux de nos prochaines siestes !

Exister sans avoir à produire

Pour Tricia Hersey, se reposer revient en effet à affirmer que nous existons au-delà de notre fonction économique. Notre valeur ne dépend pas seulement de ce que nous accomplissons, de ce que nous rapportons ou de ce que nous rendons possible pour les autres. Mais cette idée se heurte à des habitudes profondément ancrées. Lorsque nous rencontrons quelqu’un, nous lui demandons souvent ce qu’il fait dans la vie. Lorsque nous parlons de nous-mêmes, nous énumérons nos activités, nos projets ou nos responsabilités. La difficulté à ne rien faire révèle peut-être la difficulté plus générale à nous penser en dehors de ce que nous produisons.

Reconnaître le repos comme une fin ne signifie pas se détourner des autres ni renoncer à agir. Cela peut, au contraire, modifier notre manière d’entrer en relation. L’épuisement réduit souvent notre capacité à supporter l’incertitude, à entendre un désaccord ou à différer une réaction. Lorsque toute notre énergie est mobilisée pour tenir, la moindre contrariété peut prendre une dimension excessive. Nous cherchons plus rapidement à trancher, à nous défendre ou à obtenir une réponse. Le repos ne garantit ni l’écoute ni l’apaisement. Mais il peut rouvrir l’espace intérieur nécessaire pour ne pas vivre chaque tension comme une menace et chaque demande comme une charge supplémentaire. Il permet parfois de rester présent sans être immédiatement requis, utile ou efficace.

À l’heure de la rentrée, il serait tentant de transformer cette réflexion en nouvelle prescription : mieux dormir, davantage ralentir, programmer des pauses. Mais ce serait reconduire la logique même que nous cherchons à interroger. Le repos ne commence pas nécessairement par une méthode. Il commence parfois par la possibilité de suspendre, de ne pas répondre tout de suite, de laisser une situation ouverte sans chercher immédiatement à la résoudre. En cela, il rejoint peut-être le geste de la médiation : créer un espace où chacun peut cesser un instant de se défendre, de convaincre ou de produire une issue. Non pour se soustraire à la relation, mais pour y revenir autrement. Peut-être nous reposons-nous vraiment lorsque nous n’avons plus à prouver, même face à l’autre, que notre présence doit servir à quelque chose.

Marianne Fougère

Plume indépendante et vagabonde

* Tricia Hersey, Reposez-vous !, Paris, Les Renversantes, 2026.