Bonne année ? Ce que nos vœux disent (encore) de nous.

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Les vœux ne sont pas qu’une politesse : ils portent encore la possibilité du lien. À condition seulement de ne pas renoncer à l’adresse.

Janvier déploie chaque année son ballet de formules toutes faites : “Bonne année !” “Meilleurs vœux !” “Et la santé surtout !” Elles fusent sans délai, parfois sans regard, sans que la parole ne s’attarde là où elle pourrait toucher. Les vœux sont devenus un protocole. On les prononce comme on règle un rituel administratif : une formalité pour bien commencer l’année. Pourtant, ils furent longtemps tout sauf une formalité.

Le mot “vœu” vient du latin votum. Un mot lourd d’une promesse : celle faite aux dieux en échange d’une faveur espérée ou reçue. Le vœu n’était pas un souhait fragile, mais un acte solennel : un lien tissé entre un désir et son accomplissement, entre des humains et ce qui les dépasse. Dire un vœu, c’était s’engager. C’était inscrire une intention dans un horizon partagé.

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Quand ça ne “vœu” pas

Mais cette densité s’est progressivement érodée. À mesure que notre société s’est affranchie du religieux et de ses cadres symboliques, les vœux ont cessé de relier à un ordre supérieur ou à un destin commun. Ils se sont laïcisés, puis standardisés. Le rituel a perdu sa dimension sacrée ; il s’est fait coutume. Aujourd’hui, ce n’est plus l’intention qui commande le geste, mais le calendrier. On souhaite parce que “c’est le moment”, parce qu’“il le faut bien”. Le rituel survit mais la croyance, elle, se retire.

Cette évolution n’est pas neutre. Une parole qui n’est plus portée par un sens partagé perd sa puissance d’agir. Le philosophe John Austin parlait de la performativité du langage : certaines paroles font quelque chose. Dire “oui” devant un maire, c’est se marier ; dire “je te pardonne”, c’est transformer un lien. Nos vœux participaient autrefois de cette magie du langage : souhaiter pour l’autre, c’était presque promettre avec lui. Aujourd’hui, la formule persiste mais son pouvoir s’étiole. Nous avons conservé le geste du rituel, mais pas sa force d’engagement.

Un monde sans rituels ?

Pour le philosophe Byung-Chul Han, cette mutation est révélatrice d’un mal plus profond. Dans La Disparition des rituels*, il montre que les rituels stabilisaient notre manière de vivre ensemble : ils donnaient au temps une structure, à nos relations un cadre, à la communauté une existence sensible. Leur effacement laisse un temps homogène, sans repères, et des êtres proches… mais dispersés.

Les rituels, écrit Han, transmettent les valeurs communes et créent un sentiment d’appartenance. Ils transforment l’être-dans-le-monde en un être-à-la-maison. Quand ils disparaissent, les liens se font plus précaires : la communication remplace la relation, l’échange d’informations la rencontre. Et nos vœux devenus automatiques disent peut-être quelque chose de plus : la fragilité de notre “nous”.

Faites un vœu

Faut-il pour autant renoncer à la tradition ? Pas nécessairement. Car même affaibli, le rituel reste un geste par lequel nous reconnaissons l’autre comme partie de notre horizon commun. L’enjeu n’est pas de restaurer une aura sacrée ni de culpabiliser nos messages trop rapides. Simplement : ne pas renoncer à l’adresse.

Car, même amaigris, nos vœux gardent un potentiel relationnel. Ils rappellent qu’une parole peut encore ouvrir un lien, qu’un souhait peut faire advenir un commun, fût-il fragile, à l’échelle d’une relation. Certaines pratiques peuvent y contribuer, sans glisser vers des injonctions au mieux-être. Par exemple, prendre le temps d’un message singulier à une personne avec laquelle le lien compte particulièrement. Ou encore, plutôt qu’un souhait générique, nommer un fait marquant de l’année écoulée : rappeler un moment partagé, un progrès accompli, une difficulté traversée Cela suffit parfois à transformer la communication en relation. À réactiver la performativité d’un vœu.

Les vœux ne sont donc pas que des formules convenues. Bien qu’imparfaits, ils demeurent des garde-fous du lien. Ils mettent en jeu notre capacité à nous reconnaître, à habiter ensemble le même temps. Et si, au fond, souhaiter la bonne année, c’était déjà une manière de réaffirmer ce “nous” qui fait tenir le monde ?

Marianne Fougère

Plume vagabonde et indépendante

* Byung-Chul Han, La Disparition des rituels, Paris, Actes Sud, 2025