Restaurer le lien social : le pouvoir de l’imagination

Restaurer le lien social : le pouvoir de l’imagination

Dans un très beau film, Jeanne Herry donne à voir une alternative au tout pénal. Une invitation surtout à mobiliser notre imagination pour faire autrement.

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Une intersyndicale qui propose au gouvernement une médiation pour sortir de l’impasse des retraites, la présidente de l’Assemblée nationale qui écrit aux députés pour pointer “une inquiétante dégradation de la qualité des échanges” et leur rappeler les règles de l’institution : récents, ces exemples montrent que, décidément dans notre pays, on ne sait plus se parler ni même s’écouter. Un constat qui dépasse largement le cadre de la seule arène politique.

La preuve ? Le tumulte et le chaos qui s’invitent régulièrement à nos tables familiales, dans nos relations amicales et même nos vies amoureuses. Et, quand ils ont lieu, les échanges virent presque systématiquement à l’affrontement, à coup d’agressivité et de disqualification des mots et donc des maux de ceux et celles qui n’appartiennent pas au même camp.

C’est possible

Dans un tel contexte, comment ne pas accueillir le nouveau film de Jeanne Herry comme une bulle de respiration bienvenue ? Avec Je verrai toujours vos visages, la fille de Miou-Miou et de Julien Clerc montre qu’il est possible de faire autrement. En matière de désaccords, comme ailleurs, il n’existe pas de fatalisme fonctionnel. Il est possible d’opposer au clash et à la polarisation des débats, la nuance et le dialogue. Il est possible de proposer des alternatives à une justice pénale qui fait ce qu’elle peut mais, in fine, enferme, assigne et détruit. Au détriment des victimes comme des auteurs d’infractions qui, eux aussi, souffrent trop souvent d’un parcours judiciaire destiné à remettre de l’ordre. Pas à restaurer le lien social et, encore moins, à réparer.

C’est précisément à cette réparation de l’être humain et de ces fractures relationnelles que la justice restaurative se propose de s’affronter. Issu de la justice réparatrice très en vogue au Canada, ce dispositif a été introduit chez nous en 2014, sous l’impulsion de Christiane Taubira. Présentée comme un complément des procédures de justice pénale, la justice restaurative se fonde sur plusieurs principes : la reconnaissance des faits, le consentement exprès des participants, la présence de tiers formés, le contrôle de la justice et la confidentialité des échanges.

Réparer les vivants

Concrètement ? Elle repose principalement sur des rencontres encadrées entre des auteurs d’infractions et des victimes qui ne se connaissent pas mais qui ont pour point commun d’avoir commis ou vécu une infraction de même nature. Ainsi, dans le film de Jeanne Herry trois victimes de vols avec violence se rendent en prison pour participer à des cercles de parole avec trois hommes condamnés pour vol à l’arrachée, home-jacking ou hold-up dans une supérette. Les spectateurs font également la connaissance de Chloé qui, victime de viols incestueux, désire organiser par le biais d’une médiatrice une ultime rencontre avec son frère pour obtenir des réponses à certaines de ses questions et fixer les règles de leur cohabitation urbaine.

Pour les acteurs du film, la justice restaurative est un “sport de combat”. Les textes officiels espèrent quant à eux la voir “faire dialoguer victimes et auteurs d’infractions”, “rétablir le lien social” et “prévenir au mieux la récidive”. Je verrais toujours vos visages insiste tout particulièrement sur les deux premiers enjeux. Le film montre combien il est réparateur pour les personnes de verbaliser leurs ressentis – ce que ne permet pas toujours le moment du procès. D’échanges en échanges, les délinquants prennent conscience de l’impact de leurs actes. Les victimes sortent de ce statut pour devenir pleinement actrices. Elles n’oublient pas, ne pardonnent pas davantage à leurs agresseurs qui ne sont pas présents. Mais, qu’il s’agisse de leur parcours, de leurs motivations ou de leur passage à l’acte, elles essaient de comprendre.

Le visage de l’autre

Et c’est peut-être là que réside la principale force du film. Sa plus grande faiblesse aussi. Dans Je verrai toujours vos visages, comme le confie la réalisatrice elle-même, “tout passe par le verbe et l’écoute dans des scènes d’actions ultra-statiques du point de vue des corps, mais très dynamiques par ce qui se passe à l’intérieur de chacun”. Avec Jeanne Herry, pas de contre-plongée. Mais des plongées dans les mouvements intimes, dans les tréfonds de l’âme. Au risque, parfois, de sombrer dans les écueils d’une approche trop psychologique voire moralisatrice.

Bien sûr, on ne peut que se réjouir de voir la justice restaurative sortir de l’ombre et, avec elle, la société du tout pénal. Et ce d’autant plus que, pour les parties, les bénéfices sont multiples. Mais si le film tire son épingle du jeu grâce aux rebondissements psychologiques qu’il manie avec brio, il semble parfois suggérer qu’écouter l’autre suffit pour essayer de le comprendre. Or, le peut-on vraiment ? Non, comme le rappelle le formateur campé par Denis Podalydès. Ne peut-on pas au mieux “élargir sa mentalité”, c’est-à-dire “rendre visite” à différentes perspectives sur un même objet ?

L’imagination au pouvoir

Élargir sa mentalité c’est, comme l’écrit si joliment Hannah Arendt, “être et penser dans ma propre identité où je ne suis pas réellement”. Ni opinion majoritaire – l’élargissement ne vise pas l’unanimité mais la pluralité des perspectives, ni empathie – la considération d’autres points de vue n’implique pas leur adoption, la mentalité élargie ne vise pas une compréhension interpersonnelle. Elle aspire davantage à une compréhension intersubjective du monde qui suppose, d’une part, de se défaire de ses a priori tout en prenant soin de ne pas les remplacer par les préjugés d’autres personnes et, d’autre part, d’engager, dans son imagination, une véritablement délibération conviant une multiplicité de perspectives sur le monde.

Pour Arendt, l’imagination est donc clé. C’est grâce à sa médiation qu’il va être possible d’élargir sa mentalité, de prendre une décision, d’agir. Et peut-être différemment qu’on ne l’aurait fait sans cette opération de l’imagination. Pour le médiateur professionnel, l’imagination est tout aussi importante. Il peut bien sûr organiser des médiations entre des personnes en conflit. Il peut aussi intervenir comme un facilitateur et apporter à la table de discussion autre chose que du prêt-à-mâcher, du prêt-à-penser. Son processus très structuré va permettre aux personnes de se sortir des situations difficiles qu’elles traversent, de redéfinir un projet avec elles-mêmes et les autres, de dire “je vais faire”. Car, s’il est essentiel de restaurer la qualité des relations et de réparer les personnes, il s’agit aussi, et surtout, de leur permettre d’avancer. Et cela demande souvent beaucoup d’imagination !

Marianne Fougère

Plume vagabonde et indépendante

Jeanne Herry, Je verrai toujours visages, sorti en salles le 29 mars 2023 (France).